Article: Vivre Dans les Limbes

 

Photos Camille Mcouat

 
Vivre Dans les Limbes
Une Demandeuse d’Asile du Cameroun prise dans le Purgatoire d’Immigration Canada

par Meagan Wohlberg, 30 novembre 2010

[Cette article a été publiée en anglais dans le journal étudiant The Link à l'Université Concordia]

Lorsque Simo Sandrine Téclaire arriva à l’aéroport Dorval en tant qu’immigrante acceptée au Canada en 2006, elle a été surprise d’apprendre que son dossier n’allait pas être accepté en fin de compte.

La raison : le mari abusif qu’elle a fui n’était pas avec elle.

La demande d’immigration nommait son ex-mari en tant que parraineur primaire sur le dossier familial et, puisqu’il n’était pas là, son statut d’immigration devenu immédiatement nul et non avenu. Son fils de sept ans et elle apprirent qu’ils allaient être renvoyés immédiatement au Cameroun.

« Quand je suis arrivé, l’agent m’a dit “non” parce que je n’étais pas le nom primaire sur le dossier » dit Téclaire. « C’était celui de mon ex-mari. Je ne pouvais pas retourner puisque j’étais en danger dans mon pays; j’ai donc fait une demande asile pour rester ici. »

Lors d’une demande d’asile, le fardeau de prouver qu’il n’y a aucune autre alternative sûre atteignable par avion dans le pays d’origine ou aucune protection que l’État d’origine peut fournir tombe sur les demandeur-euse-s d’asile.

Mais, selon Aaron Lakoff du groupe de soutien pour immigrant-e-s Solidarité Sans Frontières basé à Montréal, cette tâche est extrêmement difficile pour les réfugié-e-s puisque beaucoup n’ont pas le temps ni les ressources pour créer cette trace documentaire lorsqu’en situation de crise.

« Sandrine n’avait pas la paperasse ni la documentation nécessaire pour démontrer le bien-fondé de ses paroles, ce qui est très compréhensible», dit-il. « Le gouvernement, en laissant tomber le fardeau de prouver sur les femmes, ne reconnaît pas la dure réalité des femmes immigrantes vivant de la violence conjugale. La première chose qui te vient en tête n’est pas nécessairement de ramasser toute la documentation pour démontrer le bien-fondé de ton histoire. C’est de crisser le camp le plus vite possible. »

Trois ans après être arrivée au Canada, avoir trouvé un emploi, pris des cours et commencé à faire du bénévolat pour plusieurs organismes communautaires, Téclaire a appris que sa demande d’asile a été refusée et reçu une ordonnance d’expulsion pour avril 2009. Mais elle était déjà en relation depuis longtemps avec un homme canadien et enceinte de quatre mois. Au lieu de se faire expulser dans ces circonstances, elle a pris une décision que plusieurs réfugié-e-s prennent : elle a décidé de vivre au noir, de vivre clandestinement.

Malgré les promesses faites par le gouvernement Libéral il y a déjà plusieurs années, la possibilité de porter en appel les décisions de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada n’a jamais vu le jour. Les seules autres options légales sont l’application à un examen des considérations humanitaires ou à un examen des risques avant renvoi, le premier évaluant les contributions d’une personne à la société et le second les risques d’un retour au pays d’origine.
« Cette impossibilité d’appeler les décisions est un manque flagrant de justice », dit Lakoff. « Quelles sont les autres solutions? Tu peux remplir un examen des considérations humanitaires, mais ça n’arrêtera pas définitivement une expulsion. Le gouvernement n’attendra pas la décision de ton examen des considérations humanitaires avant de t’expulser, et cet examen peut prendre des années. Tu t’as rien d’autre à faire que de poiroter. »

Téclaire à rempli un examen des considérations humanitaires il y a maintenant un an et attend encore ses résultats. De plus, ses chances sont assez minces : seulement 3 % des personnes appliquant pour un examen des considérations humanitaires réussissent à empêcher une expulsion. Téclaire explique que cette période d’attente est en train de la déchirer elle et sa famille.

«C’est une situation très précaire de vivre chaque jour sans savoir», dit-elle. «Ça pourrait arriver demain, le surlendemain, dans un mois. C’est aussi perturbant pour [mon partenaire] puisque nous sommes ensemble depuis plusieurs années et je ne sais pas si demain je vais encore être avec cette personne.»

Lakoff explique que les minces chances de réussite poussent beaucoup de personnes à vivre clandestinement, même si l’accès aux services de santé et à l’éducation devient extrêmement difficile. Cette dernière décennie, le nombre de personnes expulsées a augmenté de plus de 50 % pour atteindre 12 700 expulsé-e-s en 2008.

« La réalité est que les personnes choisissent de vivre au noir au lieu de risquer une expulsion », dit-il. « Défier un acte fondamentalement injuste, celui d’expulser des personnes et de détruire des familles, requiert un courage formidable. »

Vivre au noir n’a pas empêché l’arrestation et la détention de Téclaire. Une Téclaire enceinte accompagnée de son fils Ange, alors âgé de neuf ans, ont été trouvés et détenus en juin 2009, les deux ont été remis en liberté sous la condition d’avoir une caution.

Depuis, Téclaire a essayé de rester impliqué dans sa vie de tous les jours malgré cette menace toujours croissante. Elle continue de faire du bénévolat avec divers organismes communautaires, offre un service de garderie et sera en vedette dans une pièce de théâtre en décembre.

«C’est désespérant,» explique-t-elle. «Ne pas avoir de statut est la pire situation dans laquelle une personne peut se retrouver. Tu ne peux pas avancer. Tu ne peux pas reculer. Tu ne peux rien faire.»

Cet article a d’abord paru dans The Link tome 31, numéro 16, publié le 30 novembre 2010.

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